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mardi 14 avril 2026
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Les Mardis de NK/Côte d’Ivoire – 65 ans après : quand l’Éléphant retrouve le rythme du Tambour

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Les Mardis de NK/Côte d’Ivoire – 65 ans après : quand l’Éléphant retrouve le rythme du Tambour

Dans la moiteur paisible de la savane ivoirienne, un vieux Éléphant solitaire errait à l’aube du soixante-cinquième matin de son indépendance. Autrefois roi assuré de ces plaines, il portait sur son dos les cicatrices des saisons passées – sécheresses et tempêtes ayant éprouvé son peuple animal. Au pied d’une Termitière géante, l’Éléphant découvrit un Tambour fendu en deux, muet et abandonné. C’était le tambour des grandes occasions, celui dont les battements rassemblaient jadis tous les animaux pour célébrer l’union de la savane. Désormais brisé, il ne résonnait plus, symbole silencieux des promesses inachevées et des appels sans réponse.

 

Intrigué, l’Éléphant tenta de joindre les deux morceaux du Tambour, mais sa puissante trompe ne suffisait pas à recoller le bois fendu. Autour de lui, de minuscules termites sortirent par milliers de la Termitière. Ces petites ouvrières, ignorées d’ordinaire par le grand pachyderme, observaient la scène. Voyant l’Éléphant désemparé, la Reine-termite s’approcha et dit d’une voix douce : « Grand frère Éléphant, ce tambour brisé peut trouver une nouvelle voix si nous œuvrons ensemble. Toi, tu as la force et la mémoire des anciens; nous, nous avons le nombre, la patience et l’ingéniosité des petits. » L’Éléphant, surpris, braqua son regard vers la minuscule conseillère. Jamais il n’avait songé qu’une créature si frêle eût quelque sagesse à lui offrir.

 

Les termites entreprirent alors de rassembler de la terre argileuse, de la salive et des brins d’herbe – le même mélange robuste qui bâtit leur Termitière. Sous l’œil attentif de l’Éléphant, elles réparèrent peu à peu le Tambour. L’Éléphant, de son côté, utilisa sa trompe pour raffermir les liens et lisser la surface. Le soleil montait dans le ciel lorsque l’ouvrage prit fin. À cet instant, la Reine-termite leva une antenne et lança un proverbe ancien : « Quand les fourmis s’unissent, elles peuvent soulever un éléphant. » Entendant cela, l’Éléphant eut un léger sourire – il comprenait enfin que la grandeur d’une nation ne se mesure pas qu’à la taille de ses chefs, mais à la solidarité de tous ses membres, grands et petits.

 

D’un geste solennel, l’Éléphant frappa le Tambour restauré. Un son profond retentit à travers la savane, clair et puissant. Aussitôt, des quatre coins de l’horizon accoururent les autres animaux – buffles, phacochères, antilopes et oiseaux – reconnaissant l’appel familier qu’ils croyaient à jamais perdu. Autour du Tambour se forma un cercle où carnivores et proies se côtoyèrent sans crainte, unis par la même vibration ancestrale. La Termitière se dressait fièrement au centre, comme le socle d’une maison commune, tandis que l’Éléphant veillait, conscient désormais que la force ne vaut rien sans la sagesse collective.

 

Ainsi, dans la lumière dorée de ce matin nouveau, la savane tout entière entama une danse d’allégresse et de réflexion. L’Éléphant, la Termitière et le Tambour réconcilié donnaient la cadence – symbole d’un pays qui, après avoir connu brisures et séparations, aspire à rejouer enfin l’harmonie de ses premiers jours. Car un tambour peut se briser, mais le rythme, lui, demeure tant que cœur et espoir battent ensemble.

 

*Gouvernance : Institutions solides et participation citoyenne*

 

L’allégorie de l’Éléphant et de la Termitière éclaire d’abord un enjeu fondamental : la gouvernance. À 65 ans, la Côte d’Ivoire a parcouru un chemin contrasté, oscillant entre stabilité et soubresauts politiques. Du parti unique de l’ère Houphouët-Boigny à la démocratie pluraliste acquise de haute lutte dans les années 1990, les institutions ivoiriennes se sont progressivement affirmées. Pourtant, de nombreuses termites citoyennes se sentent encore éloignées du grand baobab institutionnel. La participation de tous à la vie publique reste un défi : comment garantir que chaque voix, même la plus modeste, soit entendue dans la gestion de la cité ?

 

Certes, des progrès sont visibles. Le pays s’apprête à organiser des élections présidentielles ouvertes et compétitives, avec plusieurs candidats de poids et un résultat incertain – signe d’un système politique plus inclusif qu’autrefois. Il y a soixante-cinq ans, l’indépendance consacrait le droit pour les Ivoiriens de se gouverner eux-mêmes. Mais cette souveraineté politique a parfois été mise à mal par des crises de confiance et des dérives personnalistes. Comme le notait avec lucidité le professeur Mamadou Koulibaly lors du cinquantenaire, « Il nous faut prendre conscience que nous n’avons pas encore notre indépendance », soulignant que cette indépendance ne devait pas devenir illusoire comme celle d’Haïti, toujours en quête de vraie liberté deux siècles après. Ses mots résonnent encore quinze ans plus tard : la pleine indépendance politique passe par des institutions fortes qui respectent les citoyens et par des citoyens engagés qui s’approprient ces institutions.

 

Les autorités actuelles affichent une volonté de renforcer l’État de droit – qu’il s’agisse de la lutte contre la corruption, du rajeunissement de la classe politique ou de la décentralisation. Des initiatives comme le Haut-Commissariat à la bonne gouvernance ou les budgets participatifs locaux sont autant de tambours que l’on retape pour inclure le citoyen lambda dans la gestion publique. Il s’agit d’éviter qu’une élite coupée du peuple ne confisque les bénéfices de la croissance. En effet, après plusieurs mandats d’un même parti, une élite politique s’est solidement établie et le changement de génération se fait lentement. La jeunesse et les femmes peinent encore à accéder aux postes de décision.

 

Signe encourageant, la société civile ivoirienne se mobilise. Des associations exigent plus de transparence, des médias et des blogueurs animent le débat public, contribuant à ce que l’esprit de la Termitière – la contribution de chacun – irrigue la gouvernance. Cependant, la justice demeure un domaine où la confiance doit être consolidée. L’indépendance du pouvoir judiciaire, le sentiment d’une justice impartiale pour tous, du plus puissant au plus humble, sont essentiels pour que la loi soit respectée et légitime. Sans cela, la fracture entre gouvernants et gouvernés se creuse.

 

Comme le conseillait Félix Houphouët-Boigny lui-même, *« C’est l’homme qui honore le titre et non le titre qui honore l’homme »*. Autrement dit, ce ne sont pas les fonctions ou les rangs qui font la dignité d’un dirigeant, mais son intégrité et son service envers la communauté. Une bonne gouvernance nécessite cette éthique à tous les étages de l’État : du chef de village au Président de la République, chacun doit être serviteur du bien commun. À 65 ans, la Côte d’Ivoire se doit d’incarner un État de droit adulte, où l’Éléphant (l’autorité) et les termites (les citoyens) avancent main dans la main. Un proverbe africain nous rappelle que « on ne tresse pas les cheveux d’un absent » – il faut donc que chaque citoyen soit présent, associé, coresponsable dans l’édification nationale.

 

En définitive, la gouvernance ivoirienne gagnera en solidité en s’ouvrant davantage : plus de participation citoyenne, plus de reddition des comptes, des institutions crédibles qui transcendent les individus. L’Éléphant d’argent – surnom parfois donné à l’État en Côte d’Ivoire – n’en sera que plus majestueux s’il marche au pas du peuple et non seul dans sa savane. Cette marche collective vers la bonne gouvernance pave aussi la voie de la réconciliation nationale, car une démocratie inclusive et juste est le socle d’une paix durable.

 

*Réconciliation nationale : soigner la mémoire et retisser le lien*

 

Une gouvernance juste prépare le terrain de la réconciliation nationale, autre défi majeur de la Côte d’Ivoire contemporaine. Le Tambour brisé de notre fable évoquait le fracas des conflits qui ont déchiré le pays – de la crise politico-militaire de 2002 à la tragédie post-électorale de 2010-2011. Ces épreuves ont laissé des blessures profondes dans la mémoire collective. Pendant des années, le tissu social s’est effiloché sous l’acide de l’« ivoirité », des rivalités politico-ethniques et des injustices non résolues. Comment recoller ce qui a été brisé ? Comment retrouver la musique de l’unité après le fracas des armes ?

 

La réconciliation a été proclamée grande cause nationale par tous les responsables politiques – du pouvoir comme de l’opposition. Les symboles ne manquent pas : la poignée de main historique entre anciens rivaux, les retours d’exil de certaines figures, la libération de prisonniers politiques. Le président Alassane Ouattara a par exemple permis le retour de Laurent Gbagbo en 2021 après son acquittement à la CPI, et déclaré lui avoir accordé les avantages dus à un ex-chef d’État, dans un esprit de réconciliation. De même, l’image des trois grands anciens – Ouattara, Gbagbo, Bédié – se retrouvant autour d’une même table a marqué les esprits. Ces gestes, aussi importants soient-ils, ne suffisent pourtant pas à panser toutes les plaies. Comme le souligne le sociologue Francis Akindès, « depuis la crise post-électorale de 2010-2011 – dont le bilan officiel est de plus de 3 200 morts –, jamais n’a été posée la question : “Comment en sommes-nous arrivés là ?” Chacun se dit victime […] On dit “plus jamais ça”, mais aucun des camps ne questionne quel est ce “ça” », analyse-t-il lucidement. *« Au final, nous faisons l’expérience d’une réconciliation dans l’impunité, une normalisation sans comprendre ce qui nous est arrivé »*. Ces mots sévères pointent le risque d’une paix superficielle, où l’on tourne la page sans avoir lu la leçon.

 

Le devoir de mémoire et de vérité reste crucial. Les tentatives de justice transitionnelle – Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation, puis Commission nationale de Réconciliation – ont jusqu’ici donné des résultats mitigés. Beaucoup de victimes, d’un camp ou de l’autre, attendent toujours reconnaissance et justice. Les coupables de crimes graves, eux, n’ont pas tous répondu de leurs actes, alimentant un sentiment d’inéquité. Il est difficile de réconcilier durablement un peuple si certains ressentent une justice “des vainqueurs”. « Il est plus facile de faire la guerre que de faire la paix », avertissait Houphouët-Boigny – bâtir la paix demande courage, humilité et empathie, bien plus que la simple cessation des hostilités.

 

Pour avancer, la Côte d’Ivoire doit encourager un dialogue sincère à tous les niveaux : dans les villages, entre communautés, entre générations. Réapprendre à écouter l’autre, à se pardonner mutuellement les torts du passé tout en établissant la vérité des faits. Ici encore, la sagesse du Vieux père de la Nation éclaire notre route : « Le dialogue est l’arme des forts et non des faibles », disait Houphouët. Choisir le dialogue, c’est faire preuve de force d’âme, préférer le compromis à la confrontation. Il ajoutait aussi : *« J’ai la haine de la haine et je désapprouve toute violence dans les rapports entre les hommes. »* Cette philosophie de tolérance et de rejet de la vengeance doit irriguer l’éducation des plus jeunes et les discours publics, afin de désamorcer les poisons de la division.

 

Un obstacle à la réconciliation ivoirienne tient à la question de l’identité nationale. Dans ce pays carrefour d’Afrique de l’Ouest, un habitant sur quatre est né à l’étranger ou de parents étrangers. Cette richesse humaine a parfois été instrumentalisée politiquement, dressant des frontières imaginaires entre “vrais” et “faux” Ivoiriens. Il faut au contraire réaffirmer que la Côte d’Ivoire est une terre de diversité assumée, depuis toujours peuplée de peuples variés – Akan, Mandé, Krou, Gour – et de nombreuses communautés ouest-africaines venues contribuer à son économie. La nation ivoirienne n’est pas une ethnie, c’est un projet commun, un vouloir-vivre ensemble qui transcende les origines. « Nous sommes tous solidaires du même destin, du destin de l’Afrique », rappelait Houphouët, insistant sur l’unité au-delà des appartenances premières.

 

En pratique, des initiatives locales méritent d’être renforcées : concertations intercommunautaires, cérémonies du pardon, commémorations conjointes des tragédies passées, projets associatifs mêlant jeunes de différentes régions… Chaque fois que deux anciennes “herbes” ennemies se rencontrent et parlent, c’est un pas de plus pour que l’herbe repousse là où les éléphants se sont battus. « Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre », dit un proverbe bien connu – en Côte d’Ivoire, l’herbe a assez souffert, il est temps qu’elle refleurisse.

 

La réconciliation nationale est un chantier de longue haleine, une cathédrale à reconstruire pierre par pierre. Mais elle en vaut la peine, car sans cohésion sociale, tout édifice reste fragile. Un pays ne peut pleinement se développer en restant prisonnier de ses démons du passé. Ici, le Tambour réparé de l’allégorie annonce une ère nouvelle : en retissant les liens de confiance entre Ivoiriens, en faisant de la diversité un atout et non une menace, la Côte d’Ivoire pourra faire résonner à nouveau le rythme de la paix – une paix des cœurs plus que de façade, *« la paix des cœurs, la paix sociale, la paix entre les Nations »*. Sur cette base solide, l’éléphant ivoirien pourra danser vers la prospérité partagée.

 

*Économie : PME, inégalités et souveraineté économique*

 

Tandis que la paix civile demeure la condition sine qua non du progrès, la prospérité économique en est le fruit espéré. La Côte d’Ivoire, surnommée jadis le « miracle ivoirien » durant les décennies post-indépendance, a retrouvé depuis quelques années des taux de croissance enviables, autour de 7 à 8 % avant la pandémie. Premier producteur mondial de cacao, exportateur d’anacarde, de pétrole offshore, moteur de l’UEMOA – le pays est souvent présenté comme un moteur économique régional. Les chantiers d’infrastructures sortent de terre à un rythme impressionnant, transformant le paysage urbain d’Abidjan et ouvrant de nouvelles routes vers l’intérieur. Et pourtant, la Termitière économique a ses failles : les inégalités restent criantes entre riches et pauvres, villes et campagnes, sud et nord.

 

Un indicateur parle : malgré la hausse du salaire minimum en 2023 qui place la Côte d’Ivoire en tête de l’Afrique de l’Ouest sur ce plan, les paysans n’en voient guère la couleur et l’informel continue de dominer l’emploi. Les belles autoroutes et les ponts flambant neufs profitent surtout aux grands centres, tandis qu’au « pays profond », de nombreuses familles vivent de l’agriculture vivrière, parfois en dessous du seuil de pauvreté. « On ne mange pas les ponts et le goudron », ironisait Francis Akindès pour souligner que les Ivoiriens attendent d’abord une amélioration de leur vie quotidienne, pas seulement des infrastructures vitrines. La croissance doit donc devenir plus inclusive, créatrice d’emplois pour la jeunesse et de revenus décents pour les ménages de toutes les régions.

 

Le développement des PME (petites et moyennes entreprises) nationales est à cet égard crucial. Il s’agit de soutenir ces milliers de petites termitières entrepreneuriales qui, agrégées, font le dynamisme d’une économie. Crédits adaptés, allégements fiscaux, formation des jeunes à l’entrepreneuriat : le gouvernement et les acteurs privés travaillent à mieux intégrer ces PME dans le tissu économique, afin qu’elles ne soient pas écrasées par les éléphants d’affaires que sont les multinationales. Réduire les inégalités passe par l’essor d’une classe moyenne ivoirienne prospère et diversifiée, par l’augmentation des opportunités en dehors d’Abidjan – là où le chômage des jeunes et l’exode rural pèsent lourdement. Le constat de la Friedrich-Ebert-Stiftung est sans appel : *« les défis actuels sont le manque d’emplois en dehors de la capitale économique Abidjan, en particulier pour la population jeune, [et] l’augmentation du coût de la vie »*. Créer des emplois décents à Korhogo, à Man ou à Bondoukou est tout aussi vital que de bâtir des ponts à Abidjan.

 

L’autre versant du défi économique est la souveraineté. En 1960, l’indépendance politique s’est accompagnée d’une dépendance économique persistante : monoculture d’exportation héritée de la colonisation, usage du franc CFA arrimé sur le Trésor français, présence dominante des entreprises étrangères dans des secteurs clés. Aujourd’hui encore, malgré les progrès, beaucoup est importé, transformé ailleurs, décidé hors des frontières. D’où l’importance, souvent soulignée par les économistes ivoiriens, de « créer nos propres richesses » et de les garder dans le circuit national. Houphouët-Boigny l’exprimait déjà en son temps : *« Ce que veut l’Ivoirien, c’est le partage de la richesse et non de la misère. Et pour ce faire, il doit, avant tout, contribuer à créer ces richesses. »*. Ce mot d’ordre reste on ne peut plus actuel : ajouter de la valeur localement, promouvoir l’industrialisation, transformer le cacao en chocolat en Côte d’Ivoire plutôt que d’exporter uniquement la fève brute, voilà comment l’éléphant éc

 

Des avancées significatives ont lieu : la Côte d’Ivoire et le Ghana se sont alliés pour peser sur le prix du cacao, cherchant à rémunérer plus justement les producteurs. Des zones industrielles émergent pour la transformation agricole (fabrication de beurre de cacao, décorticage de la noix de cajou, assemblage de produits). Sur le plan monétaire, le débat sur la réforme du franc CFA en une future monnaie « Eco » purement ouest-africaine illustre la quête d’une plus grande autonomie financière – même si ce projet avance prudemment. Par ailleurs, le pays développe ses propres ressources énergétiques (barrages hydroélectriques, champ gazier de Foxtrot, découvertes de pétrole offshore) pour assurer son indépendance énergétique et exporter de l’électricité aux voisins. Chaque pas vers la maîtrise de ses filières stratégiques – qu’il s’agisse du riz, du numérique ou de la santé – conforte la souveraineté économique.

 

Il ne s’agit pas de prôner l’autarcie, bien au contraire. La Côte d’Ivoire a tout à gagner de la coopération régionale et internationale : l’intégration dans la CEDEAO, l’accord de Zone de libre-échange africaine, l’attraction d’investisseurs diversifiés (Chine, Europe, Amérique, Moyen-Orient) sont bénéfiques si négociés intelligemment. Mais l’équilibre doit pencher vers les intérêts du peuple ivoirien. À l’approche du centenaire de l’indépendance dans 35 ans, on peut reprendre l’appel du Pr Koulibaly en 2010 : *« faire en sorte que le centenaire ne ressemble pas du tout au cinquantenaire, avec nos enfants dans un pays divisé, en proie à la pauvreté… »*. Autrement dit, bâtir d’ici 2060 une économie inclusive où plus aucun Ivoirien n’est laissé pour compte. L’économie n’a de sens que si ses fruits sont partagés équitablement – partage de la richesse, non de la misère, disait le Vieux. L’Éléphant économique doit donc avancer en s’appuyant sur toutes les forces vives, publiques comme privées, nationales comme locales, afin que la prospérité diffuse apaise les tensions sociales et consolide l’unité nationale.

 

Enfin, soulignons que la bonne santé de l’économie ivoirienne renforce la voix du pays sur la scène diplomatique. Une nation économiquement forte, souveraine dans ses choix, est mieux armée pour défendre ses intérêts et contribuer au développement de la sous-région. C’est ce rayonnement international de la Côte d’Ivoire, né de sa réussite économique autant que de son héritage politique, que nous abordons à présent.

 

*Diplomatie : un rôle régional et international affirmé*

 

À 65 ans, la Côte d’Ivoire s’affirme non seulement comme un acteur économique majeur de l’Afrique de l’Ouest, mais aussi comme un pilier diplomatique de la région. Héritière d’une tradition de coopération et de paix léguée par Houphouët-Boigny – qu’on appelait le « Sage de l’Afrique » pour son art du dialogue – elle poursuit aujourd’hui sur cette lancée tout en adaptant son approche aux défis actuels. Dans un contexte régional troublé par les coups d’État au Sahel, le terrorisme et les rivalités d’influence des grandes puissances, la voix ivoirienne compte.

 

Dès les premières années de l’indépendance, Abidjan a joué la carte de la diplomatie de bon voisinage et du panafricanisme pragmatique. Houphouët-Boigny prônait l’unité africaine tout en maintenant des liens étroits avec la France et l’Occident, choisissant le camp de la modération pendant la guerre froide. Il déclarait en 1971 : *« Nous sommes tous solidaires du même destin, du destin de l’Afrique […] si nous pouvons mener de front la lutte pour la paix à l’intérieur de nos pays, la paix entre nos pays, la paix entre nos pays et le reste du monde, alors nous aurons servi l’Afrique. »*. Ce principe guide encore la diplomatie ivoirienne : contribuer à la paix intérieure et régionale pour servir le continent.

 

Concrètement, la Côte d’Ivoire a récemment siégé au Conseil de Sécurité de l’ONU (2018-2019) et y a défendu le concept de diplomatie préventive et de solutions africaines aux crises africaines. Abidjan a soutenu les efforts de médiation au Mali, en Guinée ou au Burkina Faso, pays voisins secoués par l’instabilité politique. En 2020, lorsque le Mali a connu un coup d’État, le Président Ouattara – en tant que poids lourd de la CEDEAO – a participé aux sommets d’urgence pour sanctionner la junte et exiger un retour des civils au pouvoir. De même, face à la menace djihadiste grandissante venant du Sahel, la Côte d’Ivoire a renforcé sa coopération sécuritaire avec ses voisins et les partenaires internationaux : elle accueille l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (inaugurée près d’Abidjan en 2021) et partage du renseignement au sein d’initiatives sous-régionales. Son objectif affiché est de préserver la stabilité régionale, convaincue que la sécurité d’un pays est liée à celle de ses voisins.

 

Sur la scène internationale, Abidjan cherche à diversifier ses alliances. Si la relation franco-ivoirienne reste forte – héritage historique oblige – avec une présence militaire française à Port-Bouët et d’importants investissements hexagonaux, la Côte d’Ivoire développe en parallèle des partenariats avec d’autres acteurs : la Chine (chantiers d’infrastructures, investissements industriels), les États-Unis (coopération économique et éducative), le Maroc et les pays du Golfe (banques, immobilier), sans oublier les organismes multilatéraux (ONU, Banque mondiale, etc.). Cette diplomatie multi-vectorielle vise à attirer des soutiens divers tout en évitant une dépendance exclusive. Le pays met en avant son rôle de hub stable au cœur d’une Afrique de l’Ouest dynamique : siège de la BAD (Banque Africaine de Développement) revenu à Abidjan en 2014, capitale économique vibrante attirant sièges régionaux d’entreprises et évènements internationaux (comme les Jeux de la Francophonie 2017, ou des sommets UA-UE).

 

La Côte d’Ivoire s’investit aussi dans la diplomatie culturelle et d’influence. Sa tradition d’hospitalité (le fameux « akwaba » qui accueille les étrangers les bras ouverts) et son cosmopolitisme sont des atouts de soft power. Abidjan est un carrefour où se croisent artistes, étudiants et entrepreneurs de toute l’Afrique de l’Ouest. Valoriser cette image positive contribue à accroître le rayonnement du pays. On l’a vu lors de crises régionales : la Côte d’Ivoire est souvent perçue comme une terre d’asile et d’opportunités – en témoigne le flux migratoire récent de jeunes Burkinabè fuyant l’insécurité vers ce pays relativement épargné. Cet afflux place Abidjan devant ses responsabilités : elle doit continuer à prêcher la solidarité africaine tout en s’assurant que ces mouvements se fassent en bonne intelligence, sans menacer la cohésion interne.

 

Dans cette quête d’équilibre, le leadership ivoirien se veut engagé mais non hégémonique. Il s’agit d’être une force de proposition au sein de la CEDEAO et de l’UA, sans arrogance. Le pays appuie par exemple les initiatives d’intégration économique (monnaie unique ouest-africaine, libre circulation), conscient que l’union fait la force face aux défis globaux. À la tribune des Nations Unies, la Côte d’Ivoire défend la cause africaine, appelant à une réforme du Conseil de Sécurité pour y inclure le continent, et plaidant pour le climat ou contre la pauvreté. Cette posture d’État responsable lui vaut le respect de ses pairs. On se souvient que Houphouët-Boigny avait offert ses bons offices pour résoudre des conflits, du Libéria voisin à la guerre du Biafra, et même contribué à établir la francophonie institutionnelle. Dans son sillage, les diplomates ivoiriens d’aujourd’hui s’attachent à perpétuer cet esprit de médiation et de coopération.

 

En somme, à 65 ans, la Côte d’Ivoire a gagné en maturité diplomatique. De pays autrefois cité en exemple (dans les années 1970) puis mis au ban pour cause de guerre civile (années 2000), elle est redevenue un acteur incontournable et crédible. Un proverbe africain dit que “la vérité traverse le feu sans brûler” – la vérité ici est que la Côte d’Ivoire, malgré ses crises, a su préserver l’essentiel : son engagement en faveur de la paix. En combinant réalisme et idéaux, intérêts nationaux et panafricains, l’Éléphant ivoirien marche vers l’avenir sur la scène mondiale, conscient que sa force diplomatique repose aussi sur la vitalité de sa culture et de son identité, qu’il porte en étendard.

 

*Culture : Identité, patrimoine et rôle des intellectuels*

 

« Nous voulons aller de l’avant, assurément, mais sans renier notre passé, sans tourner le dos à celles de nos formes de civilisation qui constituent notre originalité », déclarait Félix Houphouët-Boigny en 1966. Cette phrase illumine l’importance de la culture et de l’identité dans le parcours ivoirien. Après 65 ans d’indépendance, qu’est-ce qui fait l’âme de la Côte d’Ivoire ? Comment préserver son riche patrimoine tout en embrassant la modernité ? Et quel rôle pour les intellectuels et créateurs dans cette marche en avant ?

 

La Côte d’Ivoire est un mosaïque de plus de 60 ethnies, chacune avec ses langues, ses musiques, ses contes et ses rites. De l’apothéose du masque Goli chez les Baoulé aux polyphonies Sénoufo, de l’art Poya du Nord à la danse Zaouli classée patrimoine de l’UNESCO, la diversité culturelle est une véritable Termitière de trésors immatériels. Cette pluralité, loin d’être un obstacle, constitue une base sur laquelle a été forgée l’identité nationale ivoirienne, symbolisée par la devise “Union – Discipline – Travail”. Durant les premières décennies post-coloniales, un effort a été fait pour bâtir un récit national intégrateur : le français comme langue commune, l’école républicaine pour tous, la fierté partagée de certains symboles (l’équipe nationale de football, surnommée les “Éléphants”, en est un exemple puissant de cohésion populaire).

 

Cependant, les crises qu’a connues le pays ont aussi révélé les fractures identitaires et le danger d’un nationalisme étriqué. L’instrumentalisation politique de la notion d’“ivoirité” dans les années 1990 a failli briser le miroir aux mille reflets qu’était la société ivoirienne, en dressant des citoyens les uns contre les autres sur la base de leurs origines. Les intellectuels ivoiriens, garants d’une certaine conscience nationale, ont heureusement été nombreux à dénoncer cette dérive. L’écrivain Ahmadou Kourouma, par exemple, à travers ses romans satiriques, a exposé les absurdités du tribalisme et de la dictature (dans En attendant le vote des bêtes sauvages), rappelant la nécessité de dire la vérité même quand elle dérange : *« La vérité il faut la dire, aussi dure qu'elle soit, car elle rougit les pupilles mais ne les casse pas »*. Cette maxime, empruntée à la sagesse malinké, signifie que la vérité peut faire mal sur le coup (faire rougir les yeux de honte ou de colère) mais qu’elle ne tue pas – au contraire, elle purifie. Les intellectuels, qu’ils soient écrivains, historiens, sociologues ou artistes, ont ce rôle de vigie : dire les vérités, interroger la société, préserver la mémoire et imaginer l’avenir.

 

On ne peut évoquer la culture ivoirienne sans saluer la figure de Bernard Binlin Dadié, doyen des lettres africaines, disparu en 2019 à 103 ans. Auteur, entre autres, de Climbié et Monsieur Thogo-gnini, il fut aussi un artisan de l’indépendance et un ministre de la Culture. Dadié répétait inlassablement aux jeunes : *« Le travail, et après le travail, l’indépendance, mon enfant. N’être à la charge de personne : telle doit être la devise de votre génération. Et il faut fuir celui qui n’aime pas le travail ! »*. Par cette invitation, il liait étroitement culture, éthique et responsabilité individuelle. L’indépendance, au-delà d’un statut politique, est un état d’esprit : celui d’un peuple debout, fier de sa culture et capable de subvenir à ses besoins par son labeur et sa créativité.

 

Préserver l’héritage culturel ivoirien est un devoir envers les ancêtres et un gage de développement durable. Cela passe par l’enseignement de l’histoire nationale – des grands empires précoloniaux (Kong, Abron, etc.) jusqu’aux héros de l’indépendance –, par la promotion des langues locales aux côtés du français, par la protection des sites historiques (comme la vieille ville de Grand-Bassam, classée patrimoine mondial). Le pays a ouvert des musées (le Musée des Civilisations à Abidjan, rénové, ou le Musée Comoe, etc.) et organise régulièrement des festivals (le MASA – Marché des Arts du Spectacle Africain – en est à sa 12ᵉ édition) pour célébrer cette identité multiple. Ces efforts renforcent le sentiment d’appartenance commune : un peuple qui connaît son passé et valorise ses cultures est moins enclin à se déchirer. « Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », dit un proverbe popularisé par l’écrivain malien Amadou Hampâté Bâ – veillons à recueillir la bibliothèque vivante de nos anciens avant qu’elle ne se consume, et à la transmettre aux plus jeunes.

 

Les créateurs ivoiriens contemporains – musiciens, peintres, réalisateurs – jouent aussi un rôle diplomatique. Les rythmes du coupé-décalé ou du zouglou font danser bien au-delà des frontières; les fresques de l’artiste Michel Kodjo ou les romans de Véronique Tadjo (d’origine ivoirienne) font connaître d’autres facettes du pays à l’étranger. La culture est un puissant tambour qui porte la voix de la Côte d’Ivoire dans le monde et fait tomber bien des préjugés. Quand Alpha Blondy chante Sweet Fanta Diallo ou Jérusalem, c’est l’humanisme ivoirien qui s’exporte. La jeunesse y puise fierté et inspiration – or cette jeunesse, justement, est la prochaine gardienne de l’identité nationale.

 

Le rôle des intellectuels est enfin d’alimenter le débat d’idées, d’éclairer les choix de société. Dans les journaux, les universités, les think-tanks, les voix ivoiriennes questionnent les orientations économiques, l’évolution des mœurs, la place de la religion, etc. Cette effervescence intellectuelle, parfois critique à l’égard du pouvoir, est le signe d’une société vivante. On se souvient que Houphouët-Boigny, malgré son autoritarisme paternel, avait permis la création de l’Institut d’Histoire, d’Art et d’Archéologie africaine dès 1971, ou encore encouragé les grands penseurs de son parti à écrire et théoriser (comme son bras droit Philippe Yacé). L’actuel gouvernement, de même, gagnerait à s’appuyer sur ces sagesses locales. Les “grands” comme les “petits” intellectuels – du professeur émérite au blogueur innovant – forment la termitière de la pensée qui maintient éveillée la conscience nationale.

 

En définitive, la culture ivoirienne, riche de toutes ses composantes, est le ciment de la nation. La sauvegarder et la faire fructifier est aussi important que construire des routes ou équilibrer un budget. À 65 ans, la Côte d’Ivoire sait d’où elle vient – de traditions séculaires, d’une histoire partagée de luttes et de réussites – et cela la guide vers où elle va. Comme l’Éléphant de l’allégorie qui a compris que sa force devait s’enraciner dans la solidarité avec les petites termites, la nation ivoirienne puise dans son identité profonde la force d’affronter l’avenir. Et cet avenir appartient d’abord à sa jeunesse.

 

*Jeunesse : éducation, emploi et nouvelles aspirations*

 

La jeunesse ivoirienne est cette armée de termites laborieuses qui fourmille d’idées et d’énergie autour de la vieille Termitière-nation. Plus de 77 % de la population a moins de 35 ans – c’est dire si les 65 ans d’indépendance représentent d’abord une histoire héritée pour une majorité d’Ivoiriens qui ne l’ont pas vécue. « On dit souvent que l’avenir appartient aux jeunes. Je pense que le présent aussi appartient aux jeunes », affirmait récemment un observateur, soulignant que c’est dès maintenant que la jeunesse doit être responsabilisée. Éducation, emploi, aspirations : c’est sur ces fronts que se joue le destin du pays dans les prochaines décennies.

 

En matière d’éducation, la Côte d’Ivoire a accompli des progrès significatifs depuis les années noires de la crise où écoles et universités étaient fermées ou détruites. Aujourd’hui, l’Université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan, l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, et d’autres à Daloa, Korhogo, etc., forment des dizaines de milliers d’étudiants. Des écoles primaires et collèges sortent de terre dans des zones rurales autrefois délaissées. Toutefois, le défi reste immense pour offrir une éducation de qualité à tous. Sur 100 élèves entrant au CP1, combien iront jusqu’au bac sans encombre ? L’analphabétisme recule mais n’a pas disparu, notamment chez les filles en milieu rural. La formation technique et professionnelle demeure le maillon faible, alors même que les PME locales manquent de techniciens qualifiés. La jeunesse aspire à des compétences utiles dans un monde globalisé – informatique, langue anglaise, savoir-faire entrepreneuriaux. « L’accès à une éducation de qualité est essentiel pour chaque jeune, car il représente la clé de leur épanouissement personnel, de leur contribution à la société et de leur capacité à affronter l’avenir », rappelait récemment une initiative pédagogique en Côte d’Ivoire. Investir dans l’éducation, c’est investir dans la paix et la prospérité futures.

 

Vient ensuite la question cruciale de l’emploi. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes Ivoiriens arrivent sur le marché du travail, diplômes en main ou non, avec l’espoir d’un gagne-pain digne. Face à eux, l’économie formelle ne crée qu’une fraction de ces emplois. Nombre de ces jeunes doivent improviser dans l’informel – petits commerces, moto-taxis, agriculture de subsistance – ou migrer vers la ville, voire à l’étranger, en quête d’opportunités. Cette situation engendre frustration et sentiment d’abandon. « En Côte d’Ivoire, la jeunesse fait le deuil de l’avenir », titrait un article il y a quelques années, traduisant le désarroi de ces 20-30 ans qui n’arrivent pas à s’insérer. Mais l’avenir n’est jamais écrit d’avance : l’État ivoirien en est conscient et multiplie les programmes d’aide à l’emploi (Agences emploi jeunes, appui à l’auto-entrepreneuriat, grands travaux pour absorber de la main-d’œuvre). Le secteur privé, locomotive de la croissance, commence aussi à jouer son rôle en recrutant localement et en formant sur le tas. Entreprendre en Côte d’Ivoire est devenu un mot d’ordre : de jeunes agripreneurs se lancent dans l’ananas bio ou l’aquaculture, des start-up tech made in Abidjan émergent (dans le e-commerce, les fintech…), profitant de la pénétration rapide d’Internet et du mobile. Cette effervescence entrepreneuriale, si elle est soutenue et régulée, peut devenir le gisement d’emplois de demain.

 

Mais au-delà des chiffres d’emploi, il y a les aspirations profondes de la jeunesse. La génération de l’indépendance rêvait de bâtir une nation moderne à partir de rien ; celle d’aujourd’hui rêve de bâtir une nation prospère et juste à partir de bases existantes mais inégales. Les jeunes veulent plus de liberté d’expression, d’innovation, de mobilité. Beaucoup ont étudié à l’étranger ou sont connectés via les réseaux sociaux au reste du monde ; ils comparent, s’informent, et n’acceptent plus l’autorité sans explication. Ils exigent de participer à la prise de décision. La politique ivoirienne commence timidement à intégrer cette nouvelle donne : on a vu émerger ces dernières années quelques visages neufs dans l’arène publique, et lors des mouvements citoyens pour la paix ou contre des injustices, la jeunesse s’est mobilisée (par exemple en 2019 contre des frais d’inscription jugés abusifs dans les universités, ou en 2020 lors des élections contestées où des jeunes se sont engagés pour des votes apaisés).

 

Toutefois, beaucoup de jeunes se sentent encore exclus du “système” dominé par les aînés. « Nous avions une nation à bâtir », confia un jour Guy Nairay, plume d’Houphouët, à un jeune analyste politique, *« et cette mission reste d’une étonnante actualité »*. Ce constat nous renvoie à la nécessité d’un passage de flambeau entre générations. Les “trois grands” de la politique ivoirienne frôlent ou dépassent les 80 ans ; tôt ou tard, ils céderont la place. La nouvelle génération devra alors prendre en main les rênes du pays. S’y prépare-t-elle ? Il semblerait que oui : *« Dans tous les secteurs, ces nouvelles générations se préparent à la relève […]. Nous avons visà-vis d’elles un devoir et une responsabilité : le devoir de sortir du somnambulisme pour accompagner lucidement cette transition inouïe, la responsabilité de promouvoir une société d’insertion et de transformation tournée vers le futur »*. Ces mots de l’analyste Franck Hermann Ekra sonnent comme un appel à l’élite actuelle : ne pas ignorer cette Côte d’Ivoire 3.0 qui émerge, ne pas la mépriser, mais au contraire l’encadrer, l’écouter, lui faire confiance.

 

Car cette Côte d’Ivoire nouvelle *« regorge d’énergie, c’est un potentiel à convertir en richesse. […] Elle représente une ultime chance de donner de l’avenir à notre pays »*. Le dividende démographique – cette population jeune nombreuse – peut être un cadeau ou une bombe à retardement selon qu’on l’intègre ou non. S’il est bien converti, il deviendra croissance économique, innovation sociale, vitalité culturelle ; s’il est négligé, il peut engendrer colère, violence ou exode massif.

 

Heureusement, l’optimisme est de mise : la jeunesse ivoirienne est débrouillarde, résiliente et patriote. Nombre de jeunes rêvent avant tout de réussir chez eux, pour leurs proches et leur pays, plutôt que d’émigrer. On l’a vu pendant la crise sanitaire du Covid-19 : de jeunes ingénieurs d’Abidjan ont inventé des dispositifs de lavage de mains automatiques, des start-up ont proposé des solutions de livraison de vivres par drone, etc. Cette créativité endogène est le moteur du futur. Elle a seulement besoin d’un terreau fertile éducation, financement, mentorat – pour éclore pleinement.

 

En écho à Dadié, on peut dire aux jeunes Ivoiriens : le plus bel hommage que vous puissiez rendre aux combattants de 1960, c’est d’accomplir vous-mêmes votre indépendance – indépendance d’esprit, d’action, innovation – en n’étant “à la charge de personne” et en prenant en main le destin du pays. L’Éléphant de l’allégorie n’était fort qu’en apparence : il a eu besoin de la multitude des termites. De même, la société ivoirienne a besoin de ses jeunes pour se régénérer. « Les jeunes marchent plus vite, mais les vieux connaissent la route », dit-on – alors marchons ensemble : que l’enthousiasme des uns s’allie à l’expérience des autres pour guider la Côte d’Ivoire vers des horizons meilleurs.

 

*Sécurité : stabilité intérieure, lutte contre le terrorisme et cohésion sociale*

 

Le dernier pilier de notre fresque – et non le moindre – est la sécurité. Paix civile, sécurité humaine, défense nationale : autant de conditions sans lesquelles tout le reste (économie, diplomatie, culture) serait vain. La Côte d’Ivoire a connu l’amertume de l’insécurité lors des années de crise, et mesure la valeur de la stabilité retrouvée. Cependant, de nouvelles menaces pointent, notamment la nébuleuse terroriste qui ensanglante le Sahel et cherche à s’étendre vers le Golfe de Guinée. En parallèle, la cohésion sociale intérieure reste un enjeu permanent pour prévenir tout retour de violence communautaire ou politique.

 

Sur le plan de la stabilité intérieure, on peut dire que la Côte d’Ivoire a beaucoup appris de son passé récent. Après 2011, une vaste réforme du secteur de la sécurité a été menée avec l’appui international, permettant de démobiliser d’anciens combattants, de recréer une armée républicaine unifiée et de redéployer les forces de l’ordre sur tout le territoire. Ces efforts ont porté leurs fruits : depuis une décennie, le pays n’a pas replongé dans la guerre civile, malgré quelques épisodes de tensions électorales (en 2020 notamment) et des mutineries militaires en 2017 rapidement jugulées. L’ordre public est globalement maintenu, la criminalité urbaine contenue dans des proportions comparables aux autres pays de la région. Néanmoins, la vigilance reste de mise. Les rancunes nées des crises passées ne disparaissent pas du jour au lendemain : il importe d’accélérer l’intégration des ex-combattants, de rendre la justice transitionnelle plus visible pour fermer définitivement la porte aux désirs de vengeance. La – nous l’avons vu – car la pauvreté et le désespoir peuvent nourrir l’insécurité. Un jeune sans emploi ni espoir est plus vulnérable aux manipulations, que ce soit par des politiciens véreux ou par des prédicateurs extrémistes. La sécurité intérieure, c’est donc autant des patrouilles de police que des politiques sociales pour “sécuriser” les esprits.

 

La menace terroriste, elle, est une réalité nouvelle qui a tragiquement frappé la Côte d’Ivoire en mars 2016 avec l’attentat de Grand-Bassam (19 morts). Longtemps cantonnée aux confins du Mali et du Burkina, l’hydre jihadiste a depuis mené des incursions au nord du pays (dans la région du Bounkani notamment, frontalière du Burkina). Rien qu’entre mars et juin 2021, quatre attaques djihadistes ont visé les forces ivoiriennes dans le nord-est, mettant à l’épreuve la réactivité du pays. Le gouvernement a riposté en renforçant la présence militaire dans ces zones et en lançant des programmes de développement local pour couper l’herbe sous le pied des recruteurs terroristes. Il a conscience que la réponse ne peut être que militaire : elle doit être globale, mêlant renseignement, action policière, coopération avec les voisins, mais aussi approche communautaire (impliquer les chefs locaux, les imams, la société civile pour repérer et désamorcer les signaux de radicalisation). Le soutien de partenaires comme la Fran

 

La récente instabilité politique dans le Nord (chutes de régimes alliés et retrait de forces internationales du Mali) complique la tâche, mais Abidjan se pose en îlot de stabilité dans la tempête sahélienne. D’ailleurs, la population ivoirienne, échaudée par ses propres expériences de guerre, montre peu de sympathie pour les discours extrémistes. La tradition de tolérance religieuse du pays (où musulmans et chrétiens cohabitent pacifiquement) est un rempart culturel important. Les autorités l’ont bien compris : elles multiplient les initiatives de cohésion sociale dans les régions frontalières, renforçant l’État civil, investissant dans les écoles, encourageant la cohabitation entre agriculteurs autochtones et éleveurs venus du nord, etc.. Tout cela vise à priver le terrorisme de terreau local.

 

En matière de défense nationale, le défi est de trouver le bon équilibre entre sécurité et liberté. Comme le notait un conseiller d’Alassane Ouattara, ce dernier estime souvent que *« l’ordre et la sécurité précèdent le développement économique »*. En effet, sans ordre, point d’affaires qui prospèrent. Toutefois, la sécurité ne doit pas devenir une fin en soi au détriment des droits. Là encore, l’expérience des années 2000 (avec leur lot d’abus, de coupeurs de route, de milices) a forgé la conscience que la sécurité humaine – c’est-à-dire la sécurité du citoyen de base – est aussi importante que la sécurité de l’État. Des progrès restent attendus en matière de police de proximité, de confiance entre forces de l’ordre et population, de lutte contre la petite délinquance sans excès de zèle ni bavures. La justice, là encore, joue un rôle : une condamnation équitable des fauteurs de troubles, couplée à des actions de réinsertion, contribue plus à la sécurité durable qu’une répression aveugle.

 

Finalement, la sécurité de la Côte d’Ivoire repose sur un triptyque : stabilité politique, vigilance anti-terroriste et cohésion sociale. Si l’un de ces pieds flanche, l’édifice vacille. Or aujourd’hui, le pays parvient à maintenir ce subtil équilibre. La lassitude des Ivoiriens envers la guerre, notait Francis Akindès, est devenue « le meilleur garant de la paix », tant chacun a compris le prix du chaos. C’est une force : le désir populaire de vivre en sécurité. Couplé à des institutions plus fortes et à une armée républicaine, ce désir confère à l’éléphant ivoirien une stabilité intérieure enviable dans une région tourmentée.

 

« Nous n’avons qu’un objet de haine : la guerre, qu’une seule obsession : la paix, la paix des cœurs, la paix sociale… », clamait Houphouët en son temps. On ne saurait mieux dire l’horizon à poursuivre. Car la sécurité n’est pas seulement l’absence de conflit, c’est la présence de la paix dans les cœurs. C’est ce que symbolise le Tambour réparé de notre fable : non seulement le silence des armes, mais le retour d’une harmonie collective ressentie intimement par chaque citoyen.

 

*Une fresque ivoirienne, entre mémoire et espérance*

 

À l’orée de ses 65 ans d’indépendance, la Côte d’Ivoire apparaît telle une fresque bigarrée, où se mêlent ombres et lumières, cicatrices du passé et couleurs d’avenir. L’Éléphant de notre allégorie – allégorie du pouvoir, de la nation – a connu fatigue et doutes, mais il se tient debout, appuyé désormais sur la solide Termitière de son peuple en mouvement. Quant au Tambour qui s’était brisé dans les tumultes, on l’entend de nouveau résonner : son rythme n’est peut-être pas encore aussi pur qu’aux premières heures, mais il s’affermit à mesure que grandit la confiance entre les fils et filles de cette terre.

 

Au fil des pages, nous explorons sept thèmes principaux de cette commémoration : gouvernance, réconciliation, économie, diplomatie, culture, jeunesse, sécurité. Chacun est un chantier où l’Ivoire, tel un artisan, taille patiemment sa statue pour les générations futures. La gouvernance se doit d’être plus inclusive et exemplaire, afin que la justice et la participation citoyenne cimentent l’édifice national. La réconciliation, toujours inachevée, exige vérité et pardon pour guérir les blessures invisibles et refonder l’unité. L’économie, forte de sa croissance, doit se faire plus solidaire – *« le partage de la richesse et non de la misère »* – et recouvrer des marges de souveraineté pour tenir la promesse d’une prospérité partagée. Sur la scène internationale, la Côte d’Ivoire affirme une voix posée, attachée à la paix régionale et ouverte sur le monde, fidèle en cela à l’héritage du Vieux sage qui professait la solidarité africaine. Sa culture multiple est un levain d’unité et un cadeau au monde, qu’il convient de préserver en impliquant les intellectuels et les gardiens de la mémoire. Sa jeunesse, innombrable et fougueuse, est à la fois un défi et une formidable chance – ultimement, c’est elle qui écrira les prochaines pages, pour peu qu’on lui en donne les moyens. Enfin, la sécurité, bien commun par excellence, reste la condition de tout le reste : la paix, on le sait bien en Côte d’Ivoire, n’est pas un vain mot, c’est un comportement, une culture quotidienne de tolérance et de fraternité.

 

Du récit allégorique initial émerge une sagesse simple : l’union fait la force. C’est un refrain connu, parfois galvaudé, mais qui prend un relief particulier en cette date anniversaire. Comme l’Éléphant et les termites conjuguant leurs efforts pour rebâtir le Tambour, les Ivoiriens sont appelés, chacun à sa place, à contribuer à l’édifice national. Il n’y a pas de “petite” contribution : l’enseignant qui forme consciencieusement ses élèves dans un village reculé, le gendarme intègre qui rassure la population, l’entrepreneure qui lance sa start-up agroalimentaire, l’artiste qui maintient vivante la flamme de nos traditions – tous participent de la même symphonie. Une symphonie parfois discordante, certes, mais qui tend vers l’harmonie.

 

En 65 ans, la Côte d’Ivoire a connu des heures de gloire et des nuits de doute. Elle a été comparée à un « miracle », puis à un « cas désespéré », avant de se relever. Il y a de quoi être fiers du chemin parcouru, sans pour autant tomber dans l’autosatisfaction. Un proverbe baoulé nous enseigne que “la réussite est un voyage, non une destination”. Le voyage de la Côte d’Ivoire continue, riche de l’expérience accumulée. Forte de sa résilience, de son peuple travailleur et de la sagesse puisée dans ses racines, elle avance vers son avenir avec volonté et persévérance, sachant qu’*« un miracle, comme un pari, cela se réalise à force de volonté et de persévérance »*.

 

Que dans 5, 10, 20 ans, l’on puisse encore entendre résonner le Tambour ivoirien, plus vigoureux et fédérateur que jamais ! Que l’Éléphant marche d’un pas serein, guidé par les valeurs d’unité, de discipline et de travail. Et que la Termitière – métaphore du peuple soudé – demeure le socle indestructible sur lequel se bâtissent toutes les réussites. Joyeux 65ᵉ anniversaire, Côte d’Ivoire, terre d’espérance où, dit-on, *« le vrai bonheur, on ne l’apprécie que lorsqu’on l’a perdu »* – forte de cette leçon, puisses-tu garder le bonheur de la paix, de la cohésion et du progrès, et ne plus jamais le perdre.

 

« La paix n’est pas un vain mot, c’est un comportement. » Que cette maxime du Père fondateur continue d’éclairer la route. Sur le grand Tam-tam de l’histoire, la Côte d’Ivoire a encore de nombreux rythmes à inventer – et c’est ensemble, unis comme les doigts de la main, que les Ivoiriens feront danser l’avenir. À l’unisson.

 

Sources : Felix Houphouët-Boigny – citations issues de discours (1960-1970); Mamadou Koulibaly – déclaration du 7 août 2010 (Fraternité Matin); Francis Akindès – propos recueillis par Le Monde (2021); Bernard Dadié – exhortation à la jeunesse (allocution officielle, 2019); Franck Hermann Ekra – analyse dans Jeune Afrique (2017); Friedrich-Ebert-Stiftung – aperçu pays Côte d’Ivoire (2023); Joseph Siegle & Hany Wahila – Africa Center (2025); Cyril Bensimon – Le Monde Afrique (2021); Ahmadou Kourouma – Les soleils des Indépendances (1970).

 

 

Par Norbert KOBENAN

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