Le 6 août 2025, à l’heure où la Nation se prépare à célébrer son 65ᵉ anniversaire, le Président Alassane Ouattara a livré un message qui se voulait à la fois bilan, engagement social et signal politique. À Bouaké, ville-symbole des déchirures d’hier et des retrouvailles d’aujourd’hui, l’allocution a tenté de conjuguer sécurité, cohésion et pouvoir d’achat, tout en cadrant l’horizon électoral. Comme souvent en politique, les mots ont compté — et les silences aussi.
*La scénographie du symbole : Bouaké, la maturité et le tambour qui revient*
En choisissant Bouaké pour cette célébration — une première depuis 1964 — le pouvoir s’est ancré dans un lieu-mémoire. Ville autrefois marquée par les fractures, elle devient décor d’une maturité républicaine (65 ans) qui veut signifier traversée des épreuves et promesse de résilience.
Le message a assumé cette dramaturgie : « renaissance, rassemblement, fraternité retrouvée ». Et l’annonce du retour, d’ici la fin de l’année, du tambour parleur Djidji Ayokwê ajoute une métaphore limpide : que la voix ancestrale redevienne boussole civique. Quand le tambour revient, c’est le pacte des temps qui se retisse.
*Le social comme corde sensible : primes, pensions et filets de sécurité*
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Le cœur économique du discours s’est articulé autour du pouvoir d’achat. La prime exceptionnelle de fin d’année pour les fonctionnaires passera de 1/3 à 2/3 du salaire indiciaire mensuel à compter de janvier 2026 ; pour les retraités, la même revalorisation sera effective dès septembre 2025.
En parallèle, l’exécutif invite le secteur privé à suivre cet exemple, tout en rappelant les contrôles de prix et les filets sociaux destinés à soutenir les ménages. Le signal est clair : apaiser le quotidien et fidéliser dans la perspective électorale.
*Miséricorde d’indépendance : grâce présidentielle et remises de peine*
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Comme le veut la tradition républicaine du 7 août, la clémence a trouvé sa place. Cette année, 8 533 détenus sont concernés : 2 087 grâces et 6 446 remises de peine, principalement pour des infractions mineures.
Symboliquement, c’est la calebasse d’eau tendue à la place de la pierre : l’État reste ferme sur l’ordre, mais sait offrir une sortie digne. Reste la question des inclusions politiques, non abordée : la grâce apaise, mais ne clôt pas tous les récits.
*Femmes et jeunesse : moteurs déclarés de l’avenir*
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Le discours a rappelé le rôle structurant du FAFCI (plus de 420 000 bénéficiaires) et des réformes engagées pour la représentation féminine et le code de la famille. Pour la jeunesse, l’exécutif revendique plus d’un million de bénéficiaires directs à travers le Programme Jeunesse du Gouvernement (formation, insertion, entrepreneuriat, volontariat).
Le message est clair : « vous n’êtes pas une charge, mais le moteur ». Le défi, désormais, sera de territorialiser ces actions et de garantir leur durabilité.
*Sécurité, économie, services : l’argumentaire de la résilience*
La trame reste celle d’un couple indissociable : paix et développement. Stabilité sécuritaire, réformes macroéconomiques, extension des réseaux d’eau et d’électricité, investissements dans l’école, la santé et les routes.
L’image filée est celle d’une route qui relie non seulement des marchés, mais aussi des hommes. Sur le plan électoral, c’est le récit du sortant : stabilité d’abord, prospérité ensuite.
*Les urnes en vue : “apaisées, sécurisées, démocratiques”*
Le Président a assuré que toutes les mesures avaient été prises pour garantir un scrutin apaisé, respectueux du droit de vote de chacun. Cet engagement constitue la ligne de flottaison des prochaines semaines. Mais la confiance se construira sur la mécanique fine : CEI opérationnelle, sécurité proportionnée, transparence des résultats, voies de recours crédibles.
*Les non-dits : angles morts et questions pendantes*
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Trois absences notables méritent d’être relevées :
1. Inclusion politique : aucun mot sur des cas emblématiques ni sur des gestes d’apaisement “au-delà du pénal”.
2. Arbitrages électoraux sensibles : silence sur la liste électorale, le vote de la diaspora ou l’observation indépendante.
3. Candidature personnelle : pas de retour sur l’annonce de fin juillet, le cadre symbolique privilégiant l’unité plutôt que l’affirmation.
*Sagesse pratique : de la musique des mots à la musique des actes*
- Tenir la barque au centre du fleuve : sécurité visible mais proportionnée, équité entre camps, gestion rapide des rumeurs.
- Tisser plus serré la natte républicaine : associer autorités coutumières, guides religieux, plateformes citoyennes et experts électoraux à une charte de parole responsable.
- Mesurer pour crédibiliser : publier des indicateurs publics sur les promesses sociales et les engagements électoraux.
- Donner des gages d’équité : ouvrir des gestes politiques complémentaires à la clémence pénale.
- Faire de la culture un ciment : inscrire le Djidji Ayokwê dans un programme national d’éducation civique.
*Verdict de fond : un discours “calmant” qui fixe le cadre — à la pratique d’en faire la preuve*
Le 6 août installe trois partitions : le social pour soulager, la clémence pour marquer le moment, l’assurance électorale pour cadrer l’avenir immédiat. La symbolique est forte, la pédagogie présente.
Le véritable test commence maintenant : que la musique des mots devienne musique des actes — dans les centres de vote, sur les marchés, dans les rues et dans les médias.
> Proverbe ivoirien : « Quand la case commune chauffe, on ne demande pas de quel clan vient l’eau : on la verse. »
À chacun — gouvernants, oppositions, médias, influenceurs, citoyens — de verser son seau d’eau sur les braises, afin que la calebasse de paix reste intacte.
Par Norbert KOBENAN
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