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dimanche 18 janvier 2026
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Les Mardis de Nk/Quand les mots ébranlent l’État- Pour une éthique du verbe en Côte d’Ivoire et en Afrique

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Les Mardis de Nk/Quand les mots ébranlent l’État- Pour une éthique du verbe en Côte d’Ivoire et en Afrique

Les nations modernes ne vacillent plus seulement sous la pression économique ou militaire : elles vacillent aussi sous la pression de leurs propres paroles. À l’heure où un message traverse un continent en quelques secondes, où un secret d’État révèle en quelques clics ce qui devait rester dans le sanctuaire institutionnel, la maîtrise du verbe n’est plus une simple qualité morale : elle est devenue un impératif politique, sécuritaire et stratégique.

En Afrique, et particulièrement en Côte d’Ivoire, l’actualité récente l’a montré avec brutalité :
– banalisation des confidences régaliennes,
– exhibition publique de discussions sensibles,
– transformation de la parole politique en défouloir émotionnel plutôt qu’en outil d’État.

Ce n’est pas un simple dérapage verbal. C’est le signe d’un affaiblissement du sens de l’État et d’une méconnaissance dangereuse du pouvoir réel des mots dans un environnement géopolitique instable.

Le verbe comme arme : un risque encore sous-estimé

Dans des démocraties encore fragiles, une seule phrase mal pesée peut faire plus de dégâts qu’une mauvaise décision budgétaire. Un secret révélé peut :

- raviver des tensions internes;

- attiser des rivalités régionales;

- déstabiliser des institutions déjà sous pression;

- offrir à des acteurs extérieurs une fenêtre d’ingérence.

Ce que certains présentent comme de la “franchise” devient, vu de loin, un signal de vulnérabilité.
Un secret d’État trahi n’est jamais une information : c’est une faille.

Les États qui tiendront debout au XXIᵉ siècle seront ceux qui auront compris que la gouvernance ne se joue plus seulement sur le terrain militaire ou économique, mais aussi dans la bataille de l’information, où chaque mot peut devenir une munition.

Dans ce contexte, la parole imprudente n’est plus un simple défaut de caractère :
elle devient un risque stratégique.

La tentation populiste : quand parler devient un spectacle

L’une des failles les plus dangereuses des systèmes politiques africains réside dans cette dérive que l’on pourrait appeler le populisme verbal.

Elle repose sur trois illusions :

1. croire que dire beaucoup, c’est dire vrai ;

2. croire que révéler un secret, c’est prouver son courage ;

3. croire que choquer, c’est exister politiquement.

Aucune de ces croyances n’est compatible avec le fonctionnement régulier d’un État.
Lorsque les responsables politiques confondent communication et exhibition, transparence et imprudence, vérité et mise en scène, ils fragilisent les institutions qu’ils prétendent défendre.

La politique n’est pas un marché de confidences.

Un État n’est pas une chronique.

Une République n’est pas un plateau de talk-show.

Le secret d’État : une protection, non une obscurité

Contrairement aux idées reçues, le secret d’État n’est pas la zone d’ombre d’un régime ; il en est souvent la charpente invisible.
Il représente :

- un espace de délibération où les décisions se construisent;

- un cadre de sécurité où se partagent des informations sensibles;

- une architecture de protection pour les politiques publiques, la diplomatie, la défense, l’économie.

Les grandes puissances, de Washington à Pékin, ne gouvernent pas sans secret : elles gouvernent en sachant ce qui doit rester secret et pourquoi.

Révéler des échanges stratégiques, des analyses sécuritaires, des arbitrages politiques, ce n’est pas “oser la vérité” : c’est commettre une faute de loyauté, qui peut déséquilibrer la machine étatique et exposer la nation.

En Afrique de l’Ouest, où les États sont déjà soumis à la pression des coups d’État, des campagnes de désinformation, des rivalités régionales et des influences extérieures, l’indiscrétion politique devient une menace nationale à part entière.

La sagesse du silence : une discipline de leadership

Il existe une vérité que nos traditions ont toujours portée :
tout ce qui est vrai n’est pas toujours bon à dire, et tout ce qui est dit n’est pas toujours bon pour le pays.

La bouche n’est pas seulement un instrument,
c’est une porte : par elle peut entrer la paix ou le chaos, la lumière ou l’ombre.

Le vrai leadership ne se mesure ni à la fréquence des interviews, ni au volume des déclarations, mais à la discipline qui encadre la parole.

- Un dirigeant qui parle trop met en danger son pays ;

- un dirigeant qui parle sans mesurer met en danger son peuple ;

- un dirigeant qui parle pour se justifier met en danger sa fonction.

Dans un État qui se veut stable, le silence maîtrisé n’est pas une faiblesse : c’est une forme de souveraineté.

La retenue est une vertu politique ; l’exhibition verbale, une faiblesse institutionnelle.
La maturité d’un responsable ne se mesure pas au nombre de vérités qu’il affirme posséder, mais au poids des silences qu’il choisit, pour protéger ce qui dépasse sa personne.

Côte d’Ivoire : une parole à la hauteur de son histoire

La Côte d’Ivoire a connu la rumeur, la manipulation, les fractures de la parole dévoyée.
Elle sait ce que peut coûter un mot lancé sans prudence dans un climat inflammable.

Aujourd’hui, alors que le pays consolide sa stabilité et se projette vers de nouvelles échéances politiques, il ne peut se permettre de transformer ses affaires régaliennes en conversations de salon.

Trahir une information sensible, c’est ouvrir une fenêtre par laquelle le chaos peut entrer.
La dignité d’un État se lit dans la dignité de ses mots.
Un pays qui ne sait plus garder ses confidences ne sait plus protéger ses enfants.

Ce dont la Côte d’Ivoire a besoin n’est pas d’une parole bavarde, mais d’une parole juste :
une parole qui protège l’avenir, honore les responsabilités et respecte le seuil sacré du secret.
Un pacte nouveau, où ceux qui parlent au nom de la Nation se souviennent que la parole d’un responsable n’est pas un simple son : c’est un acte d’État.

Maîtriser les mots pour maîtriser l’avenir

L’Afrique entre dans une ère où les États devront affronter :

la désinformation massive,

les ingérences numériques,

les rivalités géopolitiques,

les fractures sociales internes.


Dans cet environnement, la parole politique peut être un instrument de stabilité, ou un vecteur de chaos.

Une démocratie ne tient pas seulement sur des lois ;
elle tient sur des mots justes, sur des mots tenus, sur des mots maîtrisés.

Et la stabilité d’un pays dépend parfois d’une seule chose :
la capacité de ses dirigeants à comprendre que tout ne peut pas être dit,
et que tout ce qui peut être dit ne doit pas l’être immédiatement.

Dans le concert des nations,
la puissance d’un État se mesure aussi à la maturité de ceux qui parlent en son nom.
Et dans un monde où la parole voyage plus vite que la vérité, savoir se taire est parfois l’acte politique le plus courageux.

C’est là, peut-être, que commence la vraie sagesse d’un leadership :
dans ce souffle intérieur où la parole devient lumière — et non incendie.
Norbert Kobenan

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