Communiqué

Prix garanti bord champ (campagne 2025-2026): CACAO 2800 Fcfa / KgCAFE 1700 Fcfa / Kg

samedi 17 janvier 2026
sys bannière

Contribution/ Alassane Ouattara- La stabilité comme pari, le pouvoir comme fardeau

Facebook Twitter LINKEDIN
Contribution/ Alassane Ouattara- La stabilité comme pari, le pouvoir comme fardeau


Il y a des dirigeants qui embrassent le pouvoir comme une récompense.
Et il y a ceux qui le portent comme un fardeau nécessaire.
Alassane Dramane Ouattara appartient clairement à la seconde catégorie.

En Afrique de l’Ouest, où les régimes tombent comme des dominos mal empilés, le président ivoirien ressemble à cet homme qui tient une vaisselle déjà fêlée : il sait qu’il ne l’a pas choisie, mais il sait aussi que si elle tombe, ce n’est pas seulement lui qui paie le prix. C’est tout un pays.

Né à Dimbokro, héritier de Kong, formé dans les couloirs feutrés du FMI et de la BCEAO, Ouattara a longtemps parlé le langage froid des chiffres avant d’être happé par la grammaire chaotique de la politique ivoirienne. Technocrate par formation, homme d’État par nécessité, il fait partie de cette génération rare de dirigeants africains qui ont appris le monde avant de prétendre gouverner un territoire.

Mais son destin bascule vraiment le jour où la Côte d’Ivoire cesse d’être un dossier, pour redevenir une urgence.

Pendant des années, il a été l’homme du “temps long” : celui qui corrige les courbes, renégocie les dettes, remet les indicateurs dans le vert. Puis la crise post-électorale de 2010–2011 en fait un dirigeant de front. Le pays est au bord de l’implosion, les institutions sont fracturées, les armes parlent plus fort que les urnes.

Ouattara arrive au pouvoir dans le fracas, mais gouverne dans la méthode. Il ne se rêve ni en sauveur, ni en prophète : il se pense en réparateur. Son logiciel reste celui de la rigueur – croissance soutenue, finances publiques stabilisées, infrastructures à marche forcée, digitalisation de l’État. Les bilans économiques lui donnent raison, mais la politique, elle, ne tient pas un tableau Excel.

Son style est vertical, concentré, parfois abrupt. Ses partisans y voient la main ferme dont un pays abîmé avait besoin. Ses adversaires y lisent la preuve d’une dérive autoritaire. Dans une région où la faiblesse de l’État ouvre la porte aux armées et aux milices, Ouattara assume une autre erreur possible : celle d’être trop fort plutôt que trop absent.

Le moment de vérité, toutefois, ne se joue pas en 2011, mais en 2020.
Quelque part entre une promesse et un deuil.

En mars, le président annonce qu’il ne sera pas candidat à un nouveau mandat. Le geste est salué, parfois même encensé : enfin un dirigeant africain qui accepte de passer la main, entend-on dans les chancelleries. Le récit est prêt, presque écrit d’avance : celui d’un technocrate devenu démocrate, d’un homme qui quitte la scène au sommet de ses résultats.

Puis, en juillet, Amadou Gon Coulibaly meurt.
D’un coup, le scénario se fissure.

Le dauphin n’était pas seulement un successeur désigné. Il était l’architecture même de la transition. Son décès brutal révèle ce que beaucoup savaient et que peu osaient dire tout haut : la Côte d’Ivoire n’avait pas, à ce moment précis, de succession apaisée, ni de consensus minimum pour l’organiser.

Le 6 août 2020, quand Ouattara annonce sa candidature, il ne renie pas seulement une parole. Il choisit un risque plutôt qu’un autre. La communauté internationale y voit un précédent inquiétant. L’opposition y voit une confiscation. Le chef de l’État, lui, y voit un pare-feu : prolonger un mandat pour éviter d’avancer à découvert sur un champ politique miné.

On peut contester le choix. On ne peut pas nier l’équation dans laquelle il s’inscrit.

En privé, Alassane Ouattara se décrit rarement comme un “leader fort”. Il se voit plutôt comme un veilleur : celui qui reste éveillé pendant que les autres dorment, non parce qu’il aime la nuit, mais parce qu’il sait ce qui peut y rôder.

L’exil lui a appris la patience.
La crise lui a appris la brutalité du réel.
Le deuil lui a rappelé que le pouvoir n’offre aucun bouclier contre la douleur.

Deux noms résument ce coût humain : Amadou Gon Coulibaly et Amadou Soumahoro. Les perdre, pour lui, ce n’est pas seulement perdre des hommes clés. C’est enterrer une partie de son “nous”. Quand il parle de ces compagnons, il le fait rarement devant les caméras. Mais derrière la réserve, on devine une solitude accrue, presque minérale.

Le pouvoir isole, le deuil l’enterre”, pourrait-il écrire en marge de ses discours.
Reste alors une seule béquille : le sens du devoir.

Sur la scène régionale, le paradoxe Ouattara est encore plus flagrant.
À Abidjan, son style divise.
À Abuja, Accra ou Dakar, il rassure.

Doyen des chefs d’État de la CEDEAO, il est, qu’on le veuille ou non, l’un des derniers piliers d’un ordre régional bousculé. Mali, Guinée, Burkina Faso : la liste des pays passés en mode transition ou rupture s’allonge. Les cartes de l’influence se redessinent, les opinions se radicalisent, les modèles se déplacent vers des régimes en treillis.

Dans ce paysage fracturé, la Côte d’Ivoire fait figure d’exception relative : ni paradis démocratique, ni enfer autoritaire, mais État fonctionnel, croissance soutenue, armée sous contrôle, institutions qui, malgré leurs défauts, tiennent debout. À qui attribuer ce résultat ? À l’histoire longue du pays ? À sa classe moyenne renaissante ? Au pragmatisme de son président ?

Sans doute un peu de tout cela. Mais dans la mécanique régionale, le rôle d’ADO est clair : il représente ce camp fragile des États qui, malgré les tensions et les critiques, ont jusqu’ici résisté à la tentation du basculement militaire.

Reste une question, simple mais tranchante : jusqu’où peut-on prolonger la stabilité sans la confondre avec la personnalisation du pouvoir ?

En d’autres termes : quand le pare-feu devient-il, à son tour, un risque ?

C’est là que la trajectoire d’Alassane Ouattara se fait la plus ambivalente, et donc la plus intéressante pour l’analyse internationale. En 2020, il choisit la continuité au nom de la paix civile et de la stabilité régionale. Cinq ans plus tard, à l’heure d’une nouvelle investiture, il ne peut plus se contenter de brandir l’argument du risque. Il lui faut assumer une autre responsabilité : celle de préparer concrètement l’après.

Les ponts se fissureront un jour, les graphiques de croissance changeront de pente, les classements internationaux tourneront la page. Ce qui restera, ce n’est pas la courbe du PIB. C’est la capacité du pays à survivre politiquement à la sortie de scène de l’homme qui l’a tenu.

Un dirigeant n’est vraiment solide que le jour où son départ ne fait plus peur.

Ce lundi 8 décembre 2025, au palais présidentiel, lorsque Alassane Ouattara prêtera de nouveau serment devant les juges, les drapeaux, les caméras et les invités étrangers, la scène sera impeccable, presque millimétrée. Les hymnes couvriront un instant les sourdes inquiétudes, les applaudissements masqueront un moment les doutes, les discours réaffirmeront la promesse de stabilité.

Mais derrière la solennité, une vérité s’imposera, silencieuse et tenace : chaque mandat supplémentaire réduit le droit à l’erreur.

S’il échoue à préparer une transition maîtrisée, cette investiture sera l’instant où le pare-feu commence à se transformer en mur porteur trop sollicité. S’il réussit à organiser l’après, à faire émerger une génération capable de porter le pays sans le parapluie de son nom, alors ce 8 décembre 2025 pourra être relu comme le dernier acte assumé d’un dirigeant qui aura su tenir jusqu’au bout – pour mieux accepter de partir.

Dans un continent où les peuples oscillent entre la peur du vide et la fatigue des figures éternelles, la Côte d’Ivoire offre avec Ouattara un cas d’école : celui d’un homme qui n’a jamais vraiment courtisé le pouvoir, mais qui n’a jamais pu s’en délester tant que son retrait menaçait la paix.

La vraie question, désormais, n’est plus de savoir pourquoi il reste.
Elle est de savoir comment il partira.

Car au bout du compte, une seule phrase restera :

Le pouvoir n’était pas pour lui un trône.
C’était un équilibre.
Et ce 8 décembre 2025, au palais présidentiel, cet équilibre lui appartient encore.
L’Histoire, elle, le lui réclamera bientôt.


Par Norbert KOBENAN

sys bannière