Entre détourner les yeux et se faire justice soi-même existe un espace essentiel : celui de la citoyenneté responsable.
Quand chacun veut sauver la République à sa manière
Il existe une tentation qui naît souvent des meilleures intentions : lorsque le citoyen constate une injustice, une atteinte à l’environnement ou une activité qu’il estime illégale, il peut finir par croire que son indignation lui confère immédiatement une fonction.
Il enquête. Il accuse. Il désigne les coupables. Il prononce le verdict. Parfois, il appelle même à la sanction.
En quelques heures, le voilà successivement gendarme, procureur, juge et exécuteur d’une décision que personne ne lui a demandé de prendre.
À l’autre extrême se tient un citoyen tout aussi dangereux pour la collectivité : celui qui voit, sait, comprend et choisit de détourner le regard.
Entre ces deux dérives — l’indifférence et la justice personnelle — se trouve pourtant l’un des territoires les plus précieux de toute démocratie : la citoyenneté responsable.
La question de l’orpaillage nous offre aujourd’hui une remarquable occasion d’en faire la pédagogie.
Voir ne donne pas le droit de condamner
Une rivière change de couleur. Des engins apparaissent près d’un village. Des terres sont creusées. Des rumeurs circulent. L’inquiétude grandit.
Que doit faire le citoyen ?
Certainement pas se taire.
Mais certainement pas davantage prononcer seul la culpabilité.
Car une République commence précisément par cette distinction : le citoyen possède le droit d’alerter ; l’autorité compétente possède le devoir de vérifier ; la justice possède le pouvoir de qualifier et de sanctionner selon le droit.
Confondre ces rôles, même au nom d’une cause juste, fragilise l’État de droit que l’on prétend défendre.
Une exploitation artisanale peut relever d’un cadre autorisé. Une autre peut être clandestine. Déterminer juridiquement ce qui relève de l’une ou de l’autre exige des faits, des autorisations vérifiées, des contrôles et l’intervention des administrations compétentes.
La conviction personnelle n’est pas encore une preuve.
Et la rumeur, même répétée mille fois, ne devient pas un jugement.
Mais se taire peut aussi devenir une faute civique
Faut-il alors regarder ailleurs ?
Ce serait l’autre absurdité.
Imaginons un village où chacun aperçoit une activité manifestement préoccupante, mais où tous décident que cela ne les concerne pas.
Le cultivateur se tait.
Le pêcheur se tait.
Le chef communautaire se tait.
Le jeune qui voit passer les engins se tait.
L’élu local se tait.
Puis, quelques années plus tard, lorsque les conséquences apparaissent, tout le monde demande : « Où était l’État ? »
Question légitime.
Mais l’État pourrait également demander : « Qui m’avait alerté ? »
La République ne possède pas des yeux derrière chaque arbre, un fonctionnaire au bord de chaque rivière ni un agent sur chaque piste rurale.
Ses premiers yeux sont souvent ceux de ses citoyens.
Signaler n’est pas dénoncer arbitrairement. Alerter n’est pas condamner. Être vigilant n’est pas devenir justicier.
Voilà la frontière qu’il faut enseigner.
Le citoyen sentinelle, non le citoyen procureur
La Grande Côte d’Ivoire gagnerait à faire émerger une véritable culture du citoyen sentinelle.
La sentinelle observe.
Elle vérifie ce qu’elle peut vérifier sans se mettre en danger.
Elle conserve, dans les limites de la loi, les informations utiles.
Elle saisit les autorités compétentes.
Puis elle laisse les institutions accomplir leur travail.
Elle ne transforme pas les réseaux sociaux en tribunal populaire. Elle ne publie pas légèrement des noms. Elle ne met pas en danger sa communauté par une confrontation improvisée. Elle ne confond jamais courage civique et témérité.
Cette retenue n’est pas de la faiblesse.
C’est de la maturité démocratique.
Car la démocratie ne consiste pas à permettre à chacun d’exercer tous les pouvoirs. Elle consiste précisément à organiser les pouvoirs afin qu’aucun d’entre nous ne puisse devenir à lui seul enquêteur, accusateur et juge.
La vigilance oblige aussi l’État
Mais cette pédagogie impose une contrepartie.
On ne peut demander au citoyen d’alerter si son alerte tombe dans un puits administratif.
La responsabilité doit fonctionner dans les deux sens.
Si les populations signalent des activités préoccupantes, elles doivent savoir à qui s’adresser, par quel canal, avec quelle protection et quelle suite.
Les pouvoirs publics gagneraient donc à renforcer des mécanismes simples de signalement, à mieux identifier les services compétents, à protéger les lanceurs d’alerte agissant de bonne foi et à informer les communautés des suites données lorsque la loi le permet.
Car le silence administratif peut décourager le civisme.
Un citoyen qui alerte dix fois sans jamais percevoir de réponse finira peut-être par se taire — ou, pire, par vouloir agir lui-même.
L’efficacité institutionnelle est donc aussi une prévention contre la justice personnelle.
Ne pas transformer chaque chercheur d’or en ennemi
Une autre prudence s’impose.
La lutte contre l’orpaillage illégal ne doit pas devenir une guerre sociale contre les populations qui cherchent à vivre.
Derrière certaines excavations se trouvent des réseaux organisés qu’il faut combattre. Mais autour d’elles se trouvent également des jeunes sans emploi, des familles vulnérables et des communautés attirées par une ressource qu’elles espèrent transformer en avenir.
Les confondre serait une erreur.
Il faut sanctionner l’illégalité, formaliser ce qui peut légalement l’être, protéger l’environnement et proposer des alternatives économiques crédibles.
Le gendarme peut interrompre une activité clandestine ; il ne remplacera jamais une politique de développement.
La République est une chaîne de responsabilités
L’orpaillage nous enseigne finalement quelque chose qui dépasse largement la question minière.
Dans une démocratie adulte, chacun doit tenir sa place.
Au citoyen : la vigilance.
Aux communautés : l’alerte et la protection du patrimoine local.
Aux administrations : le contrôle.
Aux forces compétentes : l’application de la loi.
À la justice : la qualification des faits et, lorsqu’elle est saisie, la sanction selon le droit.
Aux responsables publics : la prévention, la réglementation et les alternatives économiques.
Lorsque chacun accomplit sa mission, la République fonctionne.
Lorsque chacun veut accomplir celle de l’autre, le désordre commence.
Ni fermer les yeux, ni prendre la loi entre ses mains
La Grande Côte d’Ivoire aura besoin de citoyens debout.
Mais être debout ne signifie pas être armé de certitudes contre son voisin.
Cela signifie être suffisamment responsable pour ne pas détourner les yeux devant ce qui menace le bien commun et suffisamment républicain pour ne jamais confondre vigilance et vengeance.
Voilà la ligne de crête.
Voir sans calomnier.
Alerter sans condamner.
Documenter sans se mettre en danger.
Interroger sans menacer.
Protéger sans se substituer à l’État.
Car le silence peut protéger l’illégalité.
Mais l’indignation sans règle peut, elle aussi, fabriquer de l’injustice.
Entre les deux se tient le citoyen dont la Grande Côte d’Ivoire aura besoin : ni gendarme, ni avocat, ni juge, encore moins justicier — simplement citoyen, mais pleinement citoyen.
Et ce « simplement » contient déjà une immense responsabilité.
Par Norbert KOBENAN
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